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Mme Manassa Danioko : «Avant le COFEM, j’avais déjà créé l’Association des Femmes Juristes du Mali»

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Mme-Manassa-Danioko

 

Magistrate et membre fondateur du COFEM, Manassa Danioko a été Ambassadeur du Mali au Canada de 1995 à 2002. Actuellement Présidente de la Cour Constitutionnelle du Mali, elle est également la première femme présidente de tribunal de Bamako, Procureur général près la Cour d’appel de Bamako et près la Cour suprême du Mali.

Mes fonctions actuelles ne me permettent pas de militer au sein d’une association. Je n’en oublie pas pour autant d’avoir été l’initiatrice de l’Association des Femmes juristes du Mali et cofondatrice du COFEM.

Je suis arrivée au COFEM par le truchement de Lalla Ben Barka, une de mes « petites sœurs » et voisines de quartier. C’est elle qui est venue me voir en premier lieu quelques mois avant la mise en place de l’association, pour me demander d’en être promotrice. Je connaissais déjà quelques femmes de ce mouvement comme Bintou Sanankoua, avec laquelle j’ai étudié au lycée, ou encore Adame Ba Konaré.

Avec le COFEM, nous tenions beaucoup de réunions, j’ai été chargée par exemple de piloter le travail sur les statuts qui ont été distribués lors de l’assemblée générale constitutive de l’association. Le stade était si plein que les exemplaires en circulation n’ont pas suffi ce jour-là. Tout le monde en voulait. Nos statuts ont d’ailleurs servi de modèle pour pas mal d’associations de femmes nées par la suite.

Aujourd’hui, avec du recul, je pense que si j’ai été approchée par les initiatrices du COFEM par sympathie, par amitié, il y avait aussi certainement une autre raison liée à mon parcours professionnel.

Avant le COFEM, j’avais été l’initiatrice de l’Association des Femmes juristes. C’est la première association que j’ai créée, non sans difficultés. On était au début des années 1970 et, à l’époque, il n’y avait qu’une seule association de femmes autorisée, presque une association constitutionnelle : l’UNFM. Les femmes ne pouvaient militer qu’au sein de cette association.

En 1971, le Mali a été sollicitée pour être membre de la Fédération des Femmes de carrière juridique basée en France. Moi, je venais de terminer mes études à l’ENA et j’avais commencé à professer comme juge d’instruction. Le ministre qui allait à Paris pour la signature de la convention entre le Mali et la France en matière de justice m’a associée à la délégation. J’ai été chargée de nouer des contacts avec la présidente de la Fédération, à l’époque Yvonne Tolman.

Ensuite, il y a eu la réunion de Dakar au cours de laquelle, les femmes africaines ont décidé de créer la Fédération africaine des femmes juristes : le Mali détenant le poste de deuxième vice-présidence.

À mon retour de cette mission, j’ai décidé de prendre contact avec les femmes responsables de l’UNFM pour expliquer le travail de la fédération et mon souhait de créer une association.Aujourd’hui encore, il y a des femmes de cette période qui m’en tiennent rigueur. C’est dire je me suis créé des inimitiés !

C’est en 1988 que l’association a eu son récépissé grâce à Abderrahmane Maïga alors ministre de l’administration territoriale.

À la réunion de mise en place du bureau, certaines ont dit qu’il fallait désigner Moussa Traoré comme président d’honneur de l’association. Je leur ai dit : « Si vous faites ça, l’association mère va nous bouder. Le Président de la République ne peut pas être président d’honneur d’une telle association. Ça n’existe nulle part ailleurs. » Il était encore moins question d’accorder ce privilège à sa femme comme l’ont indiqué d’autres.

Cependant, j’ai suggéré : «  Si vous voulez, nous pourrions à la rigueur mettre le Président de la République, président du Conseil supérieur de la magistrature, président d’honneur de l’association. Ainsi, vous ne nommez personne, ça va continuer quel que soit le Président de la République. »

Je ne sais pas comment cela est arrivé « aux oreilles de Koulouba ». Mais toujours  est-il que mes propos ont été interprétés comme annonciateurs de changement de président. Donc des propos tendancieux : c’est à partir de là que mes soucis avec Moussa ont commencé.

Toujours en 1998, en tant que président du tribunal de Bamako, j’ai pris une décision dans le cadre de la liquidation d’Air Mali qui n’a pas plu au président. Et on m’a dit de revenir là-dessus. J’ai refusé d’obtempérer. On m’a fait passer devant le conseil de discipline de la magistrature. Ensuite, j’ai été suspendue avant d’être radiée de la profession. Pourtant, je venais de recevoir la meilleure note du Président de la Cour suprême !

J’ai attaqué le décret devant la Cour suprême et le procès a duré trois ans. Je suis restée trente-trois mois à la maison. Sur les radios, on disait même que c’en était fini de celle-là ! Plus jamais, elle ne jugerait dans ce pays.

Les journaux de l’époque : l’Aurore et les Echos m’ont beaucoup soutenue, informant au jour le jour de l’évolution du dossier. En outre, à mon procès, vingt-cinq avocats ont été à mes côtés, dont Maitre Seye et Maitre Tiémoko Diatigui Diarra qui disaient que c’était leur dernier plaidoyer.

Finalement, j’ai gagné le procès. Et suivant la loi, je devais regagner mon poste ou celui qui vient automatiquement au-dessus. On n’a rien fait de ce principe : j’ai été affectée à la Direction des Affaires judiciaires à Bamako-Coura, dans un bureau complètement délabré, sale, sans toilettes. Ironie du destin, quarante jours, jour pour jour, après ma prise de fonction, le régime de Moussa est tombé. Des ténors du syndicat des travailleurs, Boissé Traoré et Bakary Karambé ont demandé à ATT nouvellement installé de me recevoir pour changer mon lieu d’affectation. J’ai fait comprendre à ATT que je ne pouvais pas occuper un poste où l’on pourrait me récuser en cas de procès contre le président déchu, comme celui de président de la cour d’appel. J’ai demandé à être affectée au poste de procureur général près la cour d’appel. On ne peut pas récuser le procureur général. Et Dieu a fait que j’étais là, pendant le procès « crimes de sang » qui a fait comparaitre Moussa Traoré et trente-deux coaccusés !

Je me rappelle quelques situations inénarrables de ce procès. Au palais de la culture où se tenaient les audiences, lorsque l’on annonçait la cour et que l’on s’asseyait, il y avait trois chats qui venaient toujours se mettre sous mon fauteuil, mon seul fauteuil à moi et n’en bougeaient pas ! Je restais calée dans un coin du fauteuil, pour les éviter et ne pas créer d’incident. Cette position m’a d’ailleurs couté un mal de dos que je traîne encore aujourd’hui.

J’étais tellement bloquée du dos que je ne pouvais plus me déplacer. Si bien que le matin de la délibération, c’est avec beaucoup de peine que j’ai pu accéder à la salle. Pour la petite anecdote, au moment où je fis mon entrée dans la salle, j’entendis un hurlement de Maître Vergès, avocat de la défense, piqué au vif de me voir là : « question préjudicielle », objecta-t-il. J’ai hurlé deux fois plus fort que lui et je ne sais par quel miracle, c’est ce cri qui a libéré mon dos et m’a permis de tenir ce jour-là !

Le réquisitoire contre les accusés a duré huit heures ! Ce procès historique a été un moment déterminant de l’avènement de la démocratie au Mali.

Mme Manassa Danioko Avant COFEM, j’avais déjà créé Association Femmes Juristes Mali

 Source : Mars des femmes -1991- chronique d’une révolution malienne. Cauris Livres

Source: Le Challenger 

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